Femmes et VIH/SIDA au Mali : quand l’indifférence sociale devient mortelle
Au Mali, comme dans de nombreux pays, les femmes restent les premières victimes du VIH/SIDA. Cette vulnérabilité accrue s’explique par une combinaison de facteurs biologiques, sociaux et économiques profondément ancrés dans la société. Au-delà des chiffres, ce sont des réalités humaines marquées par la violence, la stigmatisation et le silence qui exposent davantage les femmes au virus. Reportage !
Les dernières estimations de l’ONUSIDA sont sans équivoques. La prévalence du VIH au Mali est d’environ 0,8 % chez les adultes âgés de 15 à 49 ans. Le pays compte entre 110 000 et 120 000 personnes vivant avec le VIH, dont près de 12 000 enfants. Un déséquilibre de genre persistant ressort de ces données : environ 59 000 femmes âgées de 15 ans et plus vivent avec le virus, contre 37 000 hommes.
Derrière ces statistiques se cachent des réalités alarmantes : violences sexuelles, mariages précoces, dépendance économique, faible niveau d’information et tabous autour de la sexualité. Autant de facteurs qui fragilisent davantage les femmes face au VIH/SIDA.
Par ailleurs, l’épidémie demeure concentrée au sein de populations particulièrement vulnérables, où les taux d’infection sont nettement supérieurs à la moyenne nationale. Cette situation appelle à une réponse ciblée et inclusive, fondée sur les droits humains, la réduction des inégalités et un accès équitable aux services de prévention, de dépistage et de soins.
Si les déterminants sociaux sont souvent mis en avant, la vulnérabilité des femmes commence aussi sur le plan biologique. Selon Bassirou Diallo, Conseiller scientifique aux services et systèmes pour tous à l’ONUSIDA, cet aspect mérite une attention particulière. « Sur le plan biologique, la muqueuse vaginale est plus fragile et expose une surface plus grande au virus. Lors d’un rapport sexuel non protégé, le risque de transmission du VIH est environ deux fois plus élevé chez la femme que chez l’homme », explique-t-il.
Inégalités sociales, le cœur du problème
Les experts s’accordent à dire que les facteurs sociaux constituent le principal moteur de la vulnérabilité féminine face au VIH. Inégalités de genre, dépendance économique et violences sexuelles réduisent considérablement la capacité des femmes à négocier des rapports sexuels protégés ou à accéder aux soins.
Pour Dr Fatoumata Traoré, experte en genre, cette vulnérabilité est avant tout structurelle. « C’est le résultat d’un système qui entretient l’inégalité. Au Mali, la violence sexuelle, les mariages précoces exposant les jeunes filles à des rapports non protégés, ainsi que le manque de communication autour de la sexualité renforcent la vulnérabilité des femmes », souligne-t-elle.
À cela s’ajoute la dépendance économique, qui transforme parfois le corps féminin en moyen de survie. « Quand on dépend financièrement de quelqu’un, il devient difficile de négocier », affirme Dr Traoré, qui alerte sur les dangers de la pauvreté féminine, facteur majeur d’exposition aux rapports sexuels non protégés et aux infections sexuellement transmissibles, dont le VIH.
Stigmatisation et défaillances du système de santé
Les femmes vivant avec le VIH subissent souvent une double peine : la maladie et la stigmatisation. Téné Kané, séropositive depuis 2005, en témoigne avec émotion. Son parcours met en lumière la défaillance du système de santé et la violence du rejet social. « J’ai découvert ma séropositivité en 2005, après une longue errance médicale. Mon test VIH a été effectué sans mon consentement, et le résultat a été communiqué à mes proches sans mon accord », déplore-t-elle.
Mme Kané dit avoir pris conscience de son statut à travers le changement brutal d’attitude de son entourage : « On m’interdisait de manger dans la même assiette que les autres, on exigeait que je lave mes affaires avec de l’eau de Javel. J’ai subi une forte pression familiale. Ma stabilité financière m’a aidée à tenir au début, mais la maladie et l’arrêt de mes activités ont fini par me plonger dans l’instabilité », raconte-t-elle.
La lutte contre le VIH, une responsabilité collective
Face à ces réalités, Téné Kané lance un appel fort : « J’encourage les jeunes à se faire dépister à temps et à se protéger lors des rapports sexuels. Aux décideurs, je demande d’intensifier les campagnes de sensibilisation pour lutter contre la stigmatisation et la discrimination, notamment à travers les réseaux sociaux. »
Au Mali, la lutte contre le VIH/SIDA ne saurait être gagnée sans une remise en question profonde des normes sociales, une meilleure protection des droits des femmes et un engagement collectif durable.
Amadou Kodio – Afrikinfos-Mali
